OBO & MOI
A l'annonce de sa mort, les coups de fil ont afflué. Des amis me présentaient leurs condoléances, m'exprimaient leur compassion. À moi... Omar Bongo Ondimba (OBO) n'était pourtant pas un parent. Et pourtant... C'est que pour beaucoup, j'étais à l'évidence une proche du «Doyen». Et ce n'était pas faux. En l'accompagnant le 18 juin jusqu'à sa dernière demeure, en haut d'une colline surplombant sa résidence de Franceville, au Gabon, où il repose à jamais, j'ai repensé à l'histoire mouvementée qui nous a unis. Lui, chef d'État, moi, journaliste...
Notre relation date de 1993. Cela faisait deux ans que j'avais endossé la responsabilité de continuer Africa International, le mensuel panafricain fondé en 1958 et que vous avez sous les yeux, lorsque je le rencontrai pour la première fois, à sa demande. Le Président m'avait vu «défendre l'Afrique» à la télévision et aimait le «ton africain» de notre journal. Comme on dit en Côte d'Ivoire, il avait «bien parlé»: défendre l'Afrique vis-à-vis des autres, mais aussi vis-à-vis d'elle-même a toujours été chez moi une préoccupation profonde et sera le fondement constant de mon action dans les années à venir. Sur cette base s'est noué un fil conducteur qui n'a jamais été rompu.
Malgré des hauts et des bas. On dépeint souvent les rapports entre la classe politique et la presse comme des «liaisons dangereuses», les uns s'efforçant constamment d'aliéner l'indépendance des autres. C'est un peu dans la nature des choses. À une nuance près: nos chefs d'État ne sont pas des monstres sanguinaires qu'il faut tenir en respect et combattre sans merci. Nous ne parlons pas d'Adolf Hitler... À quelques exceptions près, il s'agit généralement de personnalités désireuses de réussir et d'inscrire leur nom dans la mémoire de leur pays, dans des contextes historiquement minés. C'est le cas d'Abdoulaye Wade au Sénégal, de Blaise Compaoré au Burkina Faso, de Boni Yayi au Bénin, d'Amadou Toumani Touré au Mali, parmi d'autres. C'était certainement le cas du président gabonais. Aiguillon, plutôt que glaive : notre rôle vis-à-vis des dirigeants de bonne volonté a toujours été sans ambiguïté. La dramatisation excessive des relations qui peuvent alors exister entre les médias et les gouvernants n'a pas forcément lieu d'être. En réalité, loin de la réprouver, la plupart des dirigeants recherchent stimulation et inspiration dans la presse lorsque les uns et les autres ne perdent pas de vue la ligne d'horizon de tous: le développement de notre Continent, dans la paix et la dignité, dans le respect de son identité. L'arrogance et l'égoïsme du monde industrialisé ont tendance, en outre, à rapprocher dans un combat commun tous les «pouvoirs» en Afrique. Et le «quatrième pouvoir» que sont les médias n'en est certainement pas exclu... Les campagnes «droits-de-l'hommistes» qui visent essentiellement les régimes africains, épargnant les potentats d'Asie ou du Moyen-Orient; la création de tribunaux internationaux dont s'excluent d'emblée les pays occidentaux fondateurs pour s'acharner contre les plus faibles; l'allègre violation des règles de «libre-échange» par ceux-là mêmes qui les ont créées et s'en prévalent selon leurs intérêts, bref l'instauration d'un monde à plusieurs vitesses qui freine le progrès et le bien-être en Afrique – autant de grandes questions qui mobilisent tous ceux qui veulent briser des étaux. Omar Bongo Ondimba suivait avec une grande fierté mes batailles sur les télévisions du monde et me le faisait régulièrement savoir. Son action propre était néanmoins marquée par une priorité indiscutable : la paix civile, la paix des ménages, la paix des âmes, la paix chez les voisins, la paix chez les amis... Travailleur infatigable, il avait notoirement pris la succession de Félix Houphouët-Boigny en devenant un pôle d'attraction majeur de la vie politique africaine, au-delà des régions francophones.
Nous avons suivi son immense action avec régularité, précision et vigilance. Si des correspondants locaux nous ont parfois causé du souci en réglant des comptes personnels dans notre journal, ou en affirmant des contre-vérités invérifiables, au grand dam des concernés, la plus grande «brouille» entre nous fut au sujet du Rwanda. Après avoir généreusement accueilli plusieurs réfugiés, des enseignants et cadres rwandais dont le seul crime était leur «ethnie» Hutu, le président Bongo avait laissé un de ses ministres les extrader sans fondement juridique, à la demande de Paul Kagamé. La virulence de ma réaction éditoriale fut à la mesure du destin des déportés: à peine avaient-ils foulé le sol rwandais qu'ils furent conduits devant un peloton d'exécution et fusillés. J'étais d'autant plus révoltée que notre travail d'enquête détaillée sur l'innocence totale de ces réfugiés et les dangers qu'ils encouraient en cas d'extradition avait été publié un mois auparavant. Cette affaire fit des étincelles... Il n'empêche qu'il m'est souvent revenu, lorsqu'il parlait de moi avec quelque illustre visiteur, que le président Bongo soulignait fréquemment mon souci d'honnêteté intellectuelle - et mon courage. Le message était passé; si les relations dites privilégiées peuvent parfois, et c'est humain, atténuer la sévérité du jugement, elles ne sauraient en aucun cas le fausser. Cette question fondamentale touche, bien évidemment, à la crédibilité et à la légitimité de notre métier. Avec le temps, beaucoup ont fini par le comprendre.
Malgré son irritation, «OBO» n'a jamais fait saisir ou interdire notre journal, comme ce fut le cas ailleurs, notamment au Cameroun. Encaissant plutôt bien les critiques, une chose le faisait cependant sortir de ses gonds: les informations mettant en cause sa femme Édith Lucie. Quelques années plus tard, en recevant de notre rédaction le «Trophée Africa International de l'Homme politique», en reconnaissance de son action unanimement saluée de médiateur de la paix, il évoquera les «problèmes» qu'il avait eus avec notre mensuel, balayant ainsi le soupçon de complaisance de notre part qui avait pu poindre ici et là. Constructif toujours, visionnaire aussi, OBO soutenait toute action qui pouvait faire avancer la cause africaine, comme le «Club Millenium» ou, à l'occasion du cinquantenaire de notre journal, la conférence historique sur l'avenir des médias qui s'est tenue à Libreville en octobre dernier, avec des participants des grands médias internationaux en dialogue avec la presse africaine.
Déjà souffrant, profondément affecté par la mort de sa femme bien-aimée, OBO a, on le sait, mal vécu le déferlement médiatique à son encontre, suite à l'action de certaines ONG françaises. La description que la presse française donnait de l'homme et de son oeuvre me semblant parfaitement caricaturale, j'avais rédigé un point de vue destiné aux quotidiens locaux. Aucun n'a voulu le publier. Il n'insultait pas assez Bongo... Il sera publié quand même, un peu plus loin (p.8), en hommage à un chef hors norme, à un grand Africain.


